Le phénomène de destruction-création d’emplois : quand la fin d’un monde devient une opportunité

« Le Big Bang de l’emploi ! Et du chaos né la création »

L’émergence de nouvelles technologies a toujours entrainé la disparition de nombreux emplois et l’apparition de beaucoup d’autres. Accepter le changement, que ce soit durant les deux premières révolutions industrielles ou de nos jours avec la révolution numérique, reste une constante pour s’adapter. Il y a donc de l’espoir, mais sous condition : le vouloir.

« Toute révolution industrielle crée plus de métiers qu’elle n’en détruit. Il faut du temps pour s’en apercevoir. » – Michel Serres

Ah, les grands changements ! Ces périodes charnières de notre histoire où, selon certains, le ciel semble nous tomber sur la tête. Pensez aux révolutions industrielles, aux crises économiques, ou encore aux récentes vagues d’automatisation. Vous avez probablement entendu ce discours apocalyptique : « C’est la fin du travail tel que nous le connaissons ! », « Des millions d’emplois vont disparaître ! », « Nos enfants ne trouveront plus jamais de boulot ! »
Pas de panique, prenez une grande respiration. Oui, ces bouleversements provoquent des destructions d’emplois, parfois massives. Mais ils ont aussi un petit secret bien gardé : pour chaque emploi détruit, un autre – parfois plusieurs autres – se créent. C’est ce que l’économiste Joseph Schumpeter, ce grand philosophe de l’économie moderne, a appelé la « destruction créatrice ».
Prenons un moment pour apprécier cette expression, aussi paradoxale qu’élégante. D’un côté, la destruction : les vieux métiers, les industries obsolètes, balayés par la tempête du progrès. De l’autre, la création : l’émergence de nouvelles opportunités, de nouveaux métiers, souvent inimaginables avant la tempête.

La première révolution industrielle : quand la machine remplaça l’homme… ou presque

Retour dans l’Angleterre du XVIIIe siècle. La première révolution industrielle fait rage. Les métiers à tisser mécaniques remplacent les artisans du textile. Panique à bord ! Les Luddites, ces ouvriers du textile furieux, prennent les armes et détruisent les machines. Leurs revendications ? Elles sont claires : ces maudites machines volent leur pain quotidien.
Et pourtant, dans l’ombre des usines enfumées, un phénomène insoupçonné se déroule. Certes, le tisserand traditionnel est en voie d’extinction, mais les nouvelles usines embauchent à tour de bras. La production textile explose, les prix baissent, la demande augmente. Résultat ? De nouveaux métiers émergent : ingénieurs, mécaniciens, contremaîtres, ouvriers spécialisés. Entre 1760 et 1830, la population urbaine de l’Angleterre passe de 13 % à 45 % de la population totale. Et ces citadins ne passent pas leurs journées à jouer aux cartes, non, ils travaillent dans ces nouvelles industries.

La deuxième révolution industrielle : l’électricité et la mécanique au cœur du changement

Avançons un peu dans le temps. Nous voilà au début du XXe siècle. La deuxième révolution industrielle est en marche. Électricité, acier, chimie, et surtout l’automobile deviennent les nouvelles locomotives de l’économie. Encore une fois, des cris de détresse résonnent dans les rues : « Les artisans métallurgistes sont condamnés ! », « Les charretiers finiront à la rue ! »
Et pourtant, que voit-on apparaître ? Des usines Ford, où des milliers d’ouvriers participent à la chaîne de montage. Là où un charron fabriquait une charrette en une semaine, un ouvrier automobile fabrique une voiture en quelques heures. Et ce n’est pas tout. Pour faire rouler ces nouvelles voitures, il faut des routes, des garages, des stations-services, des assureurs… autant de nouveaux emplois qui n’existaient tout simplement pas avant.

La destruction créatrice : une constante de l’histoire économique

Le schéma se répète inlassablement . Prenons l’exemple des années 1980, avec l’émergence des nouvelles technologies. Qui aurait pensé que l’informatisation et l’automatisation allaient détruire des emplois de secrétaires, de dactylos ? C’est vrai, ces métiers ont été en grande partie avalés par la vague numérique. Mais que dire des millions d’emplois créés dans le secteur informatique, du développement de logiciels, du support technique, ou encore du marketing digital ?
Entre 1980 et 2019, l’industrie informatique a vu son effectif mondial passer de quelques centaines de milliers à plus de 40 millions d’employés. Rien que ça ! Et ces emplois ne sont pas restés confinés aux grandes entreprises tech : des millions de petites entreprises, des start-ups, des freelances se sont greffés à cette nouvelle économie numérique.

Schumpeter : le philosophe de l’apocalypse économique

Revenons à notre ami Schumpeter. Selon lui, cette « destruction créatrice » n’est pas un simple accident de parcours. C’est la force motrice du capitalisme. Les entrepreneurs innovants, tels des alchimistes modernes, prennent les ressources des vieux modèles économiques et les transforment en quelque chose de nouveau, de plus efficace, de plus adapté aux besoins contemporains.
Le cas emblématique ? L’industrie automobile. Avant l’invention de la voiture, les entreprises de transport se concentraient sur les chevaux, les calèches, et les rails. Henry Ford débarque avec sa fameuse voiture. C’est la fin du cheval en tant que moyen de transport de masse. Les charretiers, les fabricants de selles, et même les bons vieux maréchaux-ferrants sont soudainement obsolètes. Une tragédie, pensez-vous ? Pas si vite. Ford, avec son modèle T, n’a pas seulement détruit des emplois, il en a créé une quantité astronomique. Des ouvriers pour les chaînes de montage, des mécaniciens pour réparer les voitures, des vendeurs pour les commercialiser. Et ne parlons même pas des industries dérivées : routes, stations-service, hôtels pour les voyageurs en voiture. Aujourd’hui, nous voyons la même chose avec les véhicules électriques et autonomes. Les moteurs à combustion sont condamnés à terme, mais des millions d’emplois se créent dans les technologies vertes, l’intelligence artificielle, et les nouvelles formes d’ingénierie.

Le XXIe siècle : une destruction créatrice à l’échelle mondiale

La destruction créatrice, c’est un peu comme le phénix qui renaît de ses cendres. Avec la pandémie de COVID-19, beaucoup ont prophétisé la fin du travail tel que nous le connaissons. Les restaurants ferment, les magasins ferment, des millions de personnes perdent leur emploi. La fin du monde, on vous dit !
Et pourtant, en parallèle, le commerce en ligne explose, la livraison à domicile devient la norme, le télétravail se généralise. Des plateformes comme Zoom ou Amazon voient leur nombre d’utilisateurs décupler. Rien qu’en 2020, plus de 250 000 emplois ont été créés rien que dans le secteur de la logistique et de la livraison aux États-Unis. Et ces chiffres ne tiennent même pas compte des millions d’autres dans le monde entier. Les métiers de la santé, de la recherche, et du numérique ont connu une croissance sans précédent.
Prenons l’exemple de l’automatisation. Les chaînes de production se modernisent, les robots remplacent les ouvriers, et les caisses automatiques prennent la place des caissières. Catastrophe, non ? Eh bien, pas vraiment. Cette transition est en train de créer de nouveaux besoins : des techniciens pour entretenir ces robots, des ingénieurs pour les programmer, et même des spécialistes en cybersécurité pour protéger ces systèmes sophistiqués. Les experts estiment que l’automatisation pourrait créer plus d’emplois qu’elle n’en détruira, à condition que la main-d’œuvre soit suffisamment formée pour ces nouvelles fonctions.

L’éternelle résilience du marché du travail

Alors, que doit-on en conclure ? Faut-il pleurer les emplois détruits, ou se réjouir des emplois créés ? La réponse, sans surprise, est un peu des deux. Certes, chaque grand bouleversement laisse des victimes sur le carreau. C’est une réalité cruelle et indéniable. Mais c’est aussi une porte ouverte vers l’innovation, vers une nouvelle manière de travailler, de vivre, et de consommer. L’histoire économique nous enseigne une chose : l’adaptation est la clé . Ceux qui s’accrochent désespérément au passé risquent de sombrer avec lui. Mais ceux qui acceptent le changement, qui se forment, qui innovent, trouvent souvent que le nouveau monde a bien plus à offrir que l’ancien.
Nous avons souvent du mal à imaginer les futurs métiers, mais l’histoire nous montre qu’ils surgissent toujours, souvent là où on les attend le moins. Ce n’est pas pour rien que l’économiste Carlota Perez parle de « nouveaux paradigmes techno-économiques » qui émergent à chaque grande crise.
En résumé, la destruction créatrice, c’est un peu comme ce déménagement douloureux que vous repoussez depuis des années. Au début, c’est le chaos, vous perdez vos repères, vous avez l’impression de tout laisser derrière vous. Mais une fois installés dans votre nouveau chez-vous, vous découvrez de nouvelles perspectives, de nouvelles opportunités. Et, avec un peu de chance, vous réalisez que tout ce bazar en valait finalement la peine.
Alors, la prochaine fois que vous entendez un prophète de malheur prédire la fin du travail, rappelez-vous de Schumpeter. Derrière chaque destruction se cache une création. Laissez le vieux monde s’écrouler, le nouveau est déjà en train de naître.