La loi de Carlson

« Ou pourquoi votre journée de travail ressemble parfois à un puzzle monté par un hamster sous caféine »

Pour accroitre leur compétitivité, les entreprises se sont dotées d’outils pour favoriser la collaboration et le multitâche. Paradoxalement, ce qui devrait favoriser la productivité, particulièrement dans les métiers du savoir, aurait finalement eu l’effet inverse. La cause ? L’hyper-interruption, ces sollicitations et changements de tâches fréquents et nombreux qui empêchent la concentration profonde. La solution ? Protéger l’attention des collaborateurs et favoriser les plages de travail sans interruption.

« Le temps perdu mène le monde. » – Alexandre Vialatte

Il existe, dans le monde professionnel, une étrange religion moderne. Elle ne possède ni temple, ni prêtres, ni chants liturgiques officiels, mais elle a ses rites, ses dogmes et ses victimes. Son premier commandement pourrait se résumer ainsi : “Tu seras disponible à chaque instant, pour tout le monde, sur tous les canaux, et tu appelleras cela collaboration.”
Ce principe de collaboration devient une grande illusion collective, presque poétique, presque touchante, presque pathétique : l’idée selon laquelle un salarié peut produire un travail profond, rigoureux, intelligent, créatif, tout en répondant à dix messages instantanés, en assistant à trois réunions inutiles, en surveillant un fil Teams qui clignote comme un sapin de Noël sous amphétamines, et en gardant un œil sur son téléphone “au cas où”. C’est faux. Spectaculairement faux.

Bienvenue dans l’univers merveilleux des interruptions permanentes

C’est là que la loi de Carlson entre en scène : une tâche réalisée en continu prend moins de temps, demande moins d’énergie et se fait mieux que la même tâche effectuée en plusieurs séquences interrompues. Cette idée, associée au chercheur suédois Sune Carlson et parfois appelée “loi des séquences homogènes”, rappelle une vérité d’une simplicité presque vexante : travailler en étant sans cesse coupé ne rend pas plus efficace, cela rend surtout plus lent. Dit autrement, découper une tâche exigeante en tranches de distraction n’améliore pas l’efficacité ; cela la massacre avec méthode.

Le drame, c’est que beaucoup d’organisations ont bâti leur fonctionnement comme si l’attention humaine était une ressource infinie, souple, docile, extensible à volonté. Or elle ne l’est pas. Elle est rare, fragile, coûteuse, et terriblement sensible aux intrusions. Herbert Simon l’avait résumé depuis longtemps : quand l’information devient abondante, ce qui devient rare, c’est l’attention disponible. En clair, plus on nous envoie de signaux, plus notre capacité à traiter l’essentiel se dégrade. L’économie moderne n’est donc pas seulement une économie de l’information, c’est surtout une économie de l’attention.
Nous glorifions la réactivité, nous adorons les notifications, nous multiplions les réunions de synchronisation pour nous coordonner sur le fait que nous n’avons plus le temps de travailler, et nous avons transformé l’attention humaine en terrain vague accessible à tous, sans clôture ni gardien.

Travailler ou être interrompu : il va falloir choisir

Le problème commence dès l’instant où le travail intellectuel est traité comme une chaîne de montage. On imagine qu’un cadre, un consultant, un chef de projet, un développeur, un rédacteur ou un analyste peut passer d’un sujet à l’autre sans dommage. Une réunion à 9 h. Un point “rapide” à 9 h 30. Une demande urgente à 9 h 42. Une notification RH à 9 h 47. Un message du manager à 9 h 49. Un collègue qui “a juste deux minutes” à 9 h 53. Et à 10 h, on s’étonne que le dossier stratégique n’avance pas. Il avance, oui, mais avec l’efficacité d’un lave-linge rempli de briques.

La loi de Carlson ne dit pas simplement que les interruptions sont agaçantes. Elle dit quelque chose de plus cruel : le temps perdu ne se limite pas à la durée de l’interruption elle-même. Lorsqu’un salarié quitte une tâche pour répondre à un message, assister à une réunion imprévue, traiter une micro-urgence ou vérifier un énième fil sur le réseau social d’entreprise, il ne reprend pas sa tâche initiale au même niveau de concentration qu’au moment où il l’a quittée. Il doit se réinstaller mentalement dans son travail, retrouver le fil, reconstruire le raisonnement, se souvenir de ce qu’il allait faire, et parfois même se rappeler pourquoi il avait ouvert tel document plutôt qu’un autre.
Autrement dit, l’interruption ne vole pas seulement cinq minutes. Elle vous vole aussi l’élan, la profondeur, la logique interne de votre tâche, et parfois même votre patience. C’est un petit cambriolage cognitif, répété toute la journée, avec l’aimable complicité des outils censés vous faire gagner du temps.

Le plus ironique dans cette affaire, c’est que nombre des outils censés améliorer la collaboration aggravent en réalité la dispersion. Les réseaux sociaux d’entreprise promettaient la fluidité ; ils ont parfois surtout offert le brouhaha. Les messageries instantanées devaient accélérer les échanges ; elles ont surtout installé l’idée absurde que toute sollicitation mérite une réponse immédiate. Les réunions de coordination devaient simplifier le travail ; elles le remplacent souvent. Il arrive même qu’une journée entière soit consacrée à parler du travail sans quasiment jamais travailler.

Naturellement, personne ne dira cela aussi brutalement dans une brochure corporate. On préférera des expressions plus élégantes : transversalité, agilité, communication continue, culture du feedback, alignement temps réel. C’est magnifique. On dirait presque une promesse de paradis professionnel. En pratique, cela ressemble parfois à une machine parfaitement huilée pour empêcher quiconque de penser plus de sept minutes d’affilée.

La réunion, ce sport collectif de l’interruption

Parlons d’ailleurs des réunions. Elles méritent bien un paragraphe à elles seules. La réunion est souvent présentée comme un outil de coordination. Dans les faits, elle devient régulièrement une machine à pulvériser les séquences de travail. Une réunion de trente minutes placées au milieu d’une matinée n’occupe pas seulement trente minutes. Elle fragmente tout ce qu’il y a avant et tout ce qu’il y a après.
Avant, on n’ose pas se lancer dans une tâche de fond, parce qu’on sait qu’il faudra s’interrompre. Après, il faut se remettre dedans, relire, se reconnecter au sujet, retrouver la logique. Résultat : une réunion de trente minutes peut ruiner deux heures de travail sérieux avec l’efficacité tranquille d’un éléphant dans un magasin de porcelaine.
Le plus fascinant est que nombre de réunions servent à compenser les effets d’autres réunions. On se réunit pour clarifier ce qui n’a pas été tranché dans la précédente, puis on programme un point de suivi pour préparer la suivante. À ce stade, il ne s’agit plus d’organisation, mais d’un artisanat absurde de la dispersion.

Le grand marché de l’attention

Le problème de fond dépasse largement la simple gestion du temps. Il touche à ce qu’on appelle l’économie de l’attention. Dans cette économie-là, la ressource rare n’est plus l’information. De l’information, il y en a partout, tout le temps, en excès, en trop-plein, en avalanche continue. La vraie rareté, c’est notre capacité à y prêter attention de manière soutenue.
Et cette ressource est précieuse. Extrêmement précieuse. Une attention profonde permet de rédiger un bon rapport, concevoir une stratégie, résoudre un problème complexe, créer une campagne pertinente, analyser des données, écrire une note intelligente, prendre une décision solide. En revanche, une attention hachée permet surtout de répondre vite, mal et souvent à côté.

La loi de Carlson est donc bien plus qu’un petit principe de productivité pour cadres fatigués. Elle rappelle que la qualité du travail dépend directement de la qualité de l’attention qu’on peut lui consacrer. Or cette attention est aujourd’hui attaquée de toute part : notifications, appels, réunions en cascade, interruptions de collègues, urgences auto-déclarées, dashboards qui clignotent, sans oublier cette invention diabolique qu’est le message “Tu as deux minutes ?”, formulation connue pour détruire vingt-sept minutes de concentration avec le sourire.

Les recherches de Gloria Mark et de ses collègues sur le travail fragmenté montrent justement que ce morcellement n’a rien d’anecdotique. Dans une étude d’observation de travailleurs du savoir, le travail apparaît fortement fragmenté, et 57 % des “sphères de travail” observées étaient interrompues. Autrement dit, l’interruption n’est plus l’exception : elle est devenue le décor.
Et ce décor a un coût. Pas seulement un petit coût symbolique, du genre “ce n’est pas idéal”. Non. Un coût cognitif très concret. L’un des chiffres les plus souvent repris des travaux de l’équipe de l’Université de Californie à Irvine est qu’après une interruption, il faut en moyenne 23 minutes et 15 secondes pour revenir pleinement à la tâche initiale. Ce chiffre mérite qu’on s’y arrête, car il pulvérise l’argument préféré des amateurs de perturbation permanente : “Oh, ça va, ça prend juste une minute.” Non. L’interruption, elle, dure peut-être une minute. Mais la reconnexion mentale à un travail complexe, elle, est beaucoup plus longue.

Le coût invisible du “multitâche”

Le multitâche, lui, reste l’une des grandes fables contemporaines. Il donne l’illusion flatteuse d’être débordé donc important, sollicité donc indispensable, partout donc performant. En réalité, il s’agit souvent d’un enchaînement de micro-basculements cognitifs qui épuisent plus qu’ils ne produisent.
La psychologie cognitive rappelle que le multitâche est largement un mythe flatteur. Ce que nous appelons multitâche est le plus souvent un enchaînement rapide de bascules entre activités, avec des coûts de transition mesurables. L’APA souligne que ces changements de tâche font perdre du temps et augmentent la probabilité d’erreurs. Les expériences classiques sur le task switching montrent elles aussi un coût de commutation : changer de règle, de contexte ou de tâche n’est pas gratuit pour le cerveau.
Et c’est là que la compétitivité entre en scène. Car on parle souvent de productivité comme d’un problème d’organisation, de process, de logiciels, d’indicateurs, voire de mobilier ergonomique, ce qui est déjà une forme raffinée de diversion. Mais à la racine, la productivité du travail intellectuel dépend d’une chose simple : la capacité à protéger des plages d’attention suffisamment longues pour produire quelque chose de bon. Pas juste quelque chose. Quelque chose de bon.

Une entreprise qui détruit l’attention de ses salariés détruit donc une partie de sa propre valeur. Elle paie des cerveaux qualifiés pour qu’ils fassent des allers-retours mentaux entre des urgences secondaires. Elle transforme l’expertise en disponibilité. Elle remplace la profondeur par la réactivité. Elle obtient des gens occupés, essorés, nerveux, parfois impressionnants de vitesse apparente, mais moins pertinents, moins créatifs et plus vulnérables à l’erreur. D’ailleurs, les travaux de Gloria Mark sur le coût des interruptions montrent que celles-ci s’accompagnent d’une augmentation du stress et d’une pression temporelle plus forte, même quand les personnes donnent l’impression d’aller plus vite.
Autrement dit, l’hyper-interruption fabrique une illusion de performance. Tout bouge. Tout bip. Tout répond. Tout remonte. Tout se commente. L’organisation paraît vivante. En réalité, elle devient souvent fébrile. Elle confond animation et efficacité, circulation et progrès, activité et résultat.

Chaque changement de contexte impose au cerveau un coût de redémarrage. Plus la tâche interrompue est complexe, plus ce coût est élevé. Ce n’est pas trop grave pour une action mécanique. En revanche, pour une tâche à forte valeur ajoutée intellectuelle, le dommage est considérable. Écrire, concevoir, négocier, arbitrer, analyser, développer, structurer une pensée : tout cela exige une continuité mentale que les interruptions sabotent méthodiquement. Plusieurs sources de vulgarisation sur la loi de Carlson insistent justement sur le fait qu’un travail interrompu devient moins efficace et plus long à achever qu’un travail mené d’un seul trait.

Pourquoi cela devient dramatique pour les métiers intellectuels

C’est ici que la loi de Carlson cesse d’être une jolie formule de gestion du temps pour devenir un principe de survie intellectuelle. Lorsqu’une tâche exige de la concentration, le cerveau construit progressivement un contexte mental : objectifs, hypothèses, nuances, arbitrages, liens logiques, erreurs à éviter, détails à surveiller. Une interruption vient casser cette architecture invisible. Quand on revient à la tâche, il ne suffit pas de “reprendre où on en était”. Il faut reconstruire l’état mental qui permettait d’avancer avec finesse. Et plus la tâche est intellectuellement riche, plus cette reconstruction coûte cher.

La loi de Carlson frappe tout le monde, mais elle s’acharne particulièrement sur les métiers où la valeur repose sur la profondeur de traitement. Plus un travail nécessite de réflexion, de logique, de créativité, de mémoire de travail et de cohérence, plus l’interruption est destructrice.
Un comptable qui doit boucler une analyse, un rédacteur qui construit un article, un consultant qui prépare une recommandation, un développeur qui résout un problème complexe, un manager qui arbitre une situation sensible : tous ont besoin de temps long, de continuité, de silence relatif, d’immersion. Pas d’un feu d’artifice de sollicitations ponctuelles.
C’est d’ailleurs ce qui rend la confusion actuelle si dangereuse. Beaucoup d’organisations mesurent encore la performance par la rapidité de réponse, la présence en réunion ou l’activité visible sur les outils. Or ces signaux favorisent la dispersion plutôt que la production réelle de valeur. On récompense parfois celui qui réagit le plus vite, alors qu’il faudrait peut-être valoriser davantage celui qui interrompt le moins souvent son cerveau.

Réapprendre à protéger l’attention

La vraie leçon de la loi de Carlson est presque politique à l’échelle de l’entreprise. Elle oblige à choisir ce que l’on protège vraiment. Si l’on considère que la concentration profonde est essentielle à la qualité, alors il faut défendre des plages de travail sans interruption, réduire les notifications inutiles, regrouper les échanges, assainir les réunions et cesser de traiter l’attention comme un bien collectif en libre-service.
Cela suppose aussi une petite révolution culturelle. Il faut accepter qu’un collaborateur indisponible pendant une heure n’est pas forcément inactif. Il est peut-être simplement en train de travailler. Oui, travailler. Ce vieux concept un peu poussiéreux qui consistait à faire avancer une tâche au lieu de commenter son avancement dans trois interfaces différentes.
Protéger l’attention n’est donc pas un luxe de salarié fragile en quête de bougie parfumée et de développement personnel. C’est une exigence de compétitivité. Une entreprise qui détruit en permanence la concentration de ses équipes sabote à la fois sa productivité, sa qualité d’exécution et sa capacité d’innovation. Elle s’organise pour produire plus de bruit que de valeur.

La loi de Carlson, ou le retour du bon sens

Au fond, la loi de Carlson réhabilite le bon sens contre la comédie de l’hyper-sollicitation. Elle pose une question embarrassante, mais salutaire : voulons-nous vraiment produire un travail de qualité, ou voulons-nous simplement entretenir l’illusion collective d’une agitation permanente ?

Pour bien faire une chose importante, il faut du temps continu, du calme, de la cohérence mentale et un minimum de respect pour les capacités réelles du cerveau humain. Ce n’est pas révolutionnaire. C’est même presque banal. Mais à voir l’organisation quotidienne de beaucoup d’entreprises, on dirait que cette banalité a été classée secret-défense.
La vraie leçon de la loi de Carlson est presque embarrassante tant elle est simple : pour bien travailler, il faut pouvoir travailler. Longtemps. Sans être interrompu sans cesse. Cela suppose de redonner de la valeur au silence, à la continuité, à l’effort profond, au temps long, à l’indisponibilité provisoire. Oui, l’indisponibilité. Cette notion devenue presque subversive dans certaines entreprises, où ne pas répondre dans les trois minutes vous fait passer pour un dissident.

À force d’interrompre sans cesse le travail, on ne modernise pas l’entreprise. On l’empêche simplement de produire ce qu’elle prétend rechercher : de la qualité, de l’intelligence et un peu de hauteur de vue.

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