La réunionnite

« Ou comment perdre son temps avec panache sans créer de valeur »

La réunion ? Un rituel pour prouver que l’on existe. Un acte de présence où l’illusion de la valeur créée se limite au temps passé. Le pire : une dilution des responsabilités qui entraîne une paralysie. Heureusement, des solutions existent.

« Réunir, c’est bien. Agir, c’est mieux. » – Georges Clemenceau

Ah, la réunion. Ce doux rituel corporatiste où l’on se retrouve à huit autour d’une table (ou d’un écran Teams), pour parler à tour de rôle… de ce qu’on pourrait faire. Un sport de bureau aussi populaire que le baby-foot, avec des effets secondaires parfois plus dangereux : paralysie décisionnelle, frustration collective, et glande institutionnalisée.
Si vous avez déjà survécu à une réunion de plus d’une heure sans lever les yeux au ciel ou faire semblant de prendre des notes sur un document vierge, félicitations : vous êtes soit moine zen, soit capable de dormir les yeux ouverts.
Car oui, en 2025, la réunion est devenue bien plus qu’un outil de coordination : c’est un art de vivre, une performance collective, parfois même une forme de théâtre d’entreprise où l’on joue à faire semblant d’être occupé. Une sorte de bal masqué où les agendas sont pleins, les cafés tièdes et les décisions… remises à la prochaine réunion.

Le mythe de la réunion utile

Organiser une réunion, c’est comme allumer un cierge dans une cathédrale du travail : un geste sacré, symbolique, et surtout… sans garantie de résultat. On ne cherche pas nécessairement à résoudre un problème, mais à prouver qu’on existe dans la matrice professionnelle. Une réunion, c’est du bruit, des slides, des postures sérieuses. C’est l’illusion de l’action, sans l’action elle-même.
Il faut dire que dans un monde du travail encore largement fondé sur le présentéisme, le fait de « faire acte de présence » — même virtuelle — continue de passer pour une forme d’engagement. Une réunion de deux heures, c’est la preuve que vous êtes mobilisé, disponible, impliqué. Que vous compreniez ou non le sujet n’a que peu d’importance : ce qui compte, c’est d’avoir cliqué sur « Accepter » dans l’invitation Outlook et d’avoir hoché la tête à intervalles réguliers.
Il fut un temps – probablement mythique – où les réunions servaient à quelque chose. On y échangeait des informations stratégiques, on y décidait des plans d’action, on en ressortait avec des décisions concrètes et une to-do list claire.
Mais aujourd’hui ? Les réunions sont devenues l’équivalent professionnel d’un feu de cheminée : ça crépite, ça chauffe un peu l’ambiance, ça fait joli… mais ça n’avance pas. On y discute, on y débat, on y digresse. Beaucoup. Passionnément. À la folie. Et souvent pour finir sur cette phrase désormais gravée dans le marbre du non-engagement collectif : « On en reparle à la prochaine réunion. »

L’illusion d’efficacité collective

Les défenseurs de la réunion à outrance brandissent la collaboration comme argument massue. « Il faut aligner les équipes », « mettre tout le monde au même niveau d’information », « faire un point d’étape ». Soit. Mais à force de vouloir mettre tout le monde dans la même pièce (ou la même visio), on finit par perdre ce qu’on était censé gagner : du temps, de l’énergie et surtout de la clarté.
Le problème, ce n’est pas tant la réunion en elle-même, mais ce qu’elle est devenue : un substitut de décision, un espace d’évitement, un prétexte au flou. Combien de réunions se terminent par la fameuse phrase : « Bon, on va se reprogrammer un point d’ici deux semaines pour valider ça » ? Traduction : personne ne tranche, tout le monde procrastine, mais tout le monde repart avec un sentiment diffus d’avoir fait quelque chose. Du travail placebo, en somme.

Le présentéisme : l’illusion de la valeur

Dans ce théâtre du travail moderne, la réunion joue un rôle de premier plan dans la pièce intitulée Présence = Performance.
Car, ne nous mentons pas : participer à une réunion, c’est faire acte de présence. C’est exister professionnellement. Peu importe si vous ne dites rien, tant que vous êtes là, visible, connecté, la caméra allumée (ou du moins la pastille verte activée sur Zoom). On vous verra. On saura que vous êtes dans le coup.
Et c’est bien là le cœur du problème. Dans un monde qui continue à mesurer la valeur du travail à l’aune du temps passé, la réunion devient l’outil idéal pour faire illusion. Il est plus simple de justifier ses journées en les peuplant de réunions que de résultats concrets. « J’ai eu six réunions aujourd’hui » devient un équivalent moderne de « j’ai abattu un mammouth ce matin ».
Mais produire de la valeur ? Avancer sur un projet ? Livrer quelque chose de tangible ? Pas le temps, j’avais réunion.

La tyrannie du temps long

Il est fascinant de constater que plus la réunion est longue, plus elle semble « importante ». On mesure toujours la gravité d’un sujet au nombre d’heures bloquées dans les agendas, comme si la complexité se diluait dans la durée. Résultat : on passe deux heures à discuter d’un point qui aurait pu être réglé en dix minutes, mais au moins, tout le monde est fatigué à la fin, ce qui donne un sentiment d’accomplissement.
Ce culte du temps long vient aussi d’un réflexe archaïque : plus on reste longtemps à un endroit, plus on est utile. C’est le même principe que pour les heures sup’ non payées : si vous partez à 18h, vous êtes suspect. Si vous restez jusqu’à 20h en réunion à parler de rien, vous êtes un héros de l’entreprise moderne.

La réunion comme art de la procrastination collective

Et si on était honnêtes ? La réunion, c’est souvent du procrastinage de groupe en toute bonne conscience. Une façon de différer les décisions, de diluer les responsabilités, d’éviter l’action. Car une décision prise en réunion n’est jamais tout à fait une décision. C’est un pré-consensus à valider en comité. Et puis, « on reverra ça après le retour de Sophie de congé, hein ? »
En fait, la réunion est l’endroit idéal pour ne pas faire ce qu’il faudrait faire. On remplit le temps. On débat de détails. On consulte tout le monde (même ceux qui n’ont rien à voir). On fait semblant de collaborer. Et à la fin ? On repart comme on est venu : les mains vides mais l’agenda bien rempli.
Le temps passé en réunion est du temps volé à la concentration, à la production, à la réflexion stratégique. Mais il est plus facile de cocher une réunion dans l’agenda que de résoudre un vrai problème. Et puis, cela donne des statistiques à afficher dans les bilans de productivité : « 96 % de taux de participation aux réunions projet Alpha » — mais toujours pas de livrable à l’horizon.

Le syndrome de la réunionite aigüe

Certaines entreprises développent même une véritable pathologie : la réunionite.
Ses symptômes sont bien connus :
– Réunions quotidiennes pour faire le point… sur la réunion de la veille.
– Réunions de calage pour fixer les réunions importantes.
– Réunions de lancement, de bilan, de mi-parcours, de pré-bilan.
– Réunions avec 15 personnes pour qu’une seule prenne la parole.
– Réunions sans objectif, sans animateur, sans compte-rendu, sans fin.
Et dans les cas les plus graves, la journée entière est phagocytée. Le salarié jongle d’une visio à l’autre, tel un hamster hyperconnecté tournant en roue libre, sans jamais avoir le temps de travailler entre deux réunions. Car oui : parfois, il faudrait… bosser.

Quelques profils typiques en réunion

Pour égayer ce triste tableau, voici quelques figures incontournables du meeting circus :
Le Monopoliseur : il parle, il digresse, il recentre, il rebondit. Il monopolise 70 % du temps de parole avec une expertise approximative mais une assurance inébranlable.
La Multitâche : Elle fait ses mails, écrit sur Slack, regarde LinkedIn… et probablement en train de commander un Uber Eats.
Le Stratège : Il attend le bon moment pour glisser sa vision, même si elle n’a aucun lien avec le sujet du jour.
Le Dissident Silencieux : Il est là, caméra éteinte, micro coupé. Est-il vraiment connecté ? Nul ne le saura jamais.
Le Rédacteur de PV : il note tout avec un sérieux de moine copiste. On le salue, car c’est lui qui permettra de justifier la réunion une fois qu’on aura tout oublié.
L’Animateur bienveillant : il distribue la parole, synthétise, tente de respecter l’horaire. C’est le seul à espérer encore que cette réunion aboutisse à quelque chose.

Peut-on désintoxiquer l’entreprise ?

Heureusement, il existe des remèdes. Certaines entreprises ont osé le « no meeting day », une journée par semaine sans aucune réunion. D’autres ont instauré des réunions debout limitées à 15 minutes. Quelques héroïnes modernes ont même osé poser la question taboue : “A-t-on vraiment besoin de cette réunion ?”
La première étape vers la guérison, c’est peut-être là : oser ne pas inviter tout le monde. Réduire le cercle, clarifier l’objectif, définir un ordre du jour, chronométrer les interventions. Bref : remettre la réunion au service du travail, et non l’inverse.
Et pour les plus courageux : supprimer les réunions qui n’ont aucune prise de décision à la clé. Le simple partage d’information ? Un mail bien rédigé ou un canal Teams fait mieux, plus vite, et sans interrompre une demi-journée de travail.

Réunir, oui. Réunionner, non.

Réfléchissons-y deux secondes : combien d’heures sont gaspillées chaque semaine en réunions inutiles, en discussions sans fin, en tournages en rond collectifs ?
Et si on consacrait ce temps à… créer de la valeur ? À innover ? À faire ?
La réunion peut être un formidable levier collectif – à condition de ne pas la transformer en refuge pour l’inaction.
Alors, la prochaine fois que vous recevez une invitation pour un “point rapide de 45 minutes”, posez-vous une seule question :
Vais-je y créer de la valeur, ou simplement faire acte de présence ?

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