La productivité : asservissement ou Graal suprême ?

« Au choix : « Les Temps Modernes » ou « Une ère d’équilibre » ? »

Quel intérêt de pouvoir acquérir dix fois les biens les plus chers de la planète à côté du pouvoir de créer une nouvelle société prospère et durable ? Faire le choix de partager la valeur entre tous ses producteurs n’est pas une utopie. C’est décider de produire mieux et d’obtenir un engagement optimal de tous les acteurs de la chaîne de valeur. Avec, à la clé, la possibilité de construire un monde meilleur.

« Le progrès technique est comme une hache qu’on aurait mis dans les mains d’un psychopathe ». – Albert Einstein

La productivité. Ce mot que l’on entend à longueur de réunions, inscrit en lettres d’or dans les objectifs stratégiques des entreprises. Un mot qui fait frémir d’envie les dirigeants, mais qui provoque souvent des grimaces chez les salariés. Car, selon l’angle d’attaque, la productivité peut apparaître comme une bénédiction… ou une malédiction. Asservissement des masses laborieuses ou Graal suprême pour une société prospère ?
Imaginez un instant que la productivité soit une divinité moderne. Dans un temple en béton armé – ou plutôt en open space –, des légions de salariés sacrifieraient leur temps, leur énergie, et parfois leur santé mentale sur l’autel du rendement. Pourtant, à bien y regarder, la productivité a deux visages : celui d’un maître impitoyable ou celui d’un guide éclairé. Reste à savoir de quel côté penche la balance.

Quand productivité rime avec asservissement

La productivité, dans sa quête effrénée de rendement, n’a pas hésité à recourir à des pratiques parfois discutables, pour ne pas dire franchement toxiques. L’objectif ? Réduire les coûts au maximum et maximiser la rentabilité, quitte à oublier un détail fondamental : les humains.

La précarité, ce moteur discret de la productivité
Pour maximiser leur rentabilité, certaines entreprises ont trouvé une astuce magique. Moins de CDI, plus de contrats courts ou d’emplois à la demande, freelancing déguisé, et maintenant les fameuses plateformes de la gig économie : la précarisation de l’emploi devient la norme. Pourquoi s’embarrasser d’un salarié permanent quand on peut recruter « juste à temps », comme une pièce détachée dans une chaîne de montage ? Flexibilité, dit-on. Mais pour qui, exactement ? La flexibilité, vantée comme un atout pour les deux parties, profite essentiellement aux entreprises, qui externalisent les risques.
Le salarié, lui, jongle entre incertitudes et angoisse de l’avenir. Vous avez dit « asservissement moderne » ? Oui, car si autrefois le serf travaillait pour son seigneur, aujourd’hui, il travaille pour son algorithme, son logiciel de suivi de performance ou, pire, sa propre peur d’être « remplacé ».
Ajoutez à cela la culture du burnout glorifiée sous couvert de « dépassement de soi ». « Ici, on ne compte pas ses heures, on les optimise », clame un panneau dans une startup. Traduction : « Travailler jusqu’à l’épuisement est une vertu. »

Les esclaves de l’algorithme
Bienvenue dans l’ère de la surveillance numérique. Entre les logiciels de suivi, les KPI (ces fameux indicateurs de performance), et les « dashboards » qui clignotent de mille feux, tout est mesuré, analysé, évalué. Le rêve de George Orwell dans 1984 ? Une réalité pour des millions de travailleurs. Vous pensiez que votre travail était jugé sur sa qualité ? Faux. Dans certaines entreprises, ce sont vos mouvements de souris et votre vitesse de frappe qui dictent votre valeur. Entre les logiciels qui traquent chaque mouvement de souris et les « smart desks » qui surveillent le temps passé assis, le contrôle devient omniprésent. On mesure tout : le nombre de mails envoyés, les appels passés, les pauses prises. Le Big Brother du travail est là, tapi derrière votre écran, comptant vos clics. Vous pensiez que la reconnaissance faciale était réservée aux aéroports ? Détrompez-vous. Certains employeurs l’utilisent pour mesurer le niveau d’attention des employés lors des visioconférences.
Un autre exemple frappant : l’automatisation . L’idée semble séduisante : pourquoi un humain devrait-il se fatiguer à effectuer des tâches répétitives quand un robot peut s’en charger ? Mais cette transition a ses effets pervers. Derrière chaque robot flambant neuf, ce sont des milliers de travailleurs remplacés. Une rationalisation à tout prix, qui laisse de côté un problème fondamental : que deviennent les humains dans ce monde où leur productivité n’égale plus celle des machines ?

Le Graal suprême : une quête pas si inaccessible

Mais ne soyons pas pessimistes. La productivité, bien gérée, peut devenir un véritable Graal, une quête partagée par les entreprises et les travailleurs pour atteindre une prospérité commune afin d’améliorer à la fois les performances des entreprises et la qualité de vie des individus. Comment ? Avec quelques conditions, bien sûr.

Redistribuer les fruits de la productivité
Première étape indispensable. Une entreprise qui améliore sa rentabilité et augmente ses profits grâce à l’innovation, des processus améliorés et à l’optimisation devrait, en théorie, pouvoir partager ces gains avec ses employés . Salaires justes, horaires plus flexibles, meilleure qualité de vie au travail… Tout le monde y gagne. C’est un cercle vertueux : des employés motivés et épanouis sont plus productifs. Imaginez un monde où les profits ne sont pas uniquement captés par les actionnaires, mais réinvestis dans le bien-être des équipes. Utopie ? Pas tant que ça. Certaines entreprises l’ont déjà compris et mis en pratique, souvent pionnières dans la RSE (responsabilité sociétale des entreprises), montrent que rentabilité et humanité peuvent coexister.
Prenons l’exemple du modèle scandinave , où la productivité accrue est souvent synonyme de semaines de travail plus courtes. Moins de temps passé au bureau, mais une efficacité démultipliée grâce à des employés reposés et motivés. Résultat ? Tout le monde est gagnant.

Un levier pour le progrès
Dans le domaine de la santé, par exemple, des avancées technologiques permettent de traiter plus de patients avec des moyens optimisés. Dans l’énergie, l’augmentation de la productivité réduit les coûts et accélère la transition vers des solutions durables. L’objectif ici n’est pas seulement de produire plus, mais de produire mieux. Grâce à ces innovations, des solutions autrefois coûteuses devienne accessibles, améliorant ainsi la qualité de vie de millions de personnes. Les entreprises qui réinvestissent dans la recherche et le développement contribuent à ce progrès collectif.
Enfin, n’oublions pas que la productivité peut également garantir la survie des entreprises et des emplois. Dans un monde où la concurrence est féroce, l’optimisation des processus permet à certaines structures de rester compétitives. C’est la différence entre une entreprise qui s’effondre sous le poids de ses inefficacités et une autre qui s’adapte, évolue et prospère. Et quand l’entreprise prospère, c’est toute une chaîne d’acteurs – des fournisseurs aux salariés – qui en profite.

L’équilibre : une utopie réaliste ?

La productivité, donc, n’est ni complètement bonne ni entièrement mauvaise. Elle est comme une épée à double tranchant : tout dépend de l’usage qu’on en fait. Mal utilisée, elle devient un outil d’exploitation et de précarisation. Mais bien utilisée, elle peut transformer les entreprises en moteurs de progrès et les travailleurs en véritables acteurs de ce changement.
Le défi, bien sûr, réside dans la manière de naviguer entre ces deux visions. Et c’est là que le rôle des décideurs – politiques comme économiques – devient crucial. Instaurer des règles claires pour éviter les abus, encourager les entreprises à redistribuer leurs gains de productivité, et surtout, sensibiliser les salariés à leurs droits et à leur pouvoir d’agir : voilà quelques pistes pour que la quête de la productivité devienne une aventure collective.

Repenser les indicateurs de performance .
Plutôt que de tout mesurer en termes de chiffres (temps passé, quantité produite), pourquoi ne pas évaluer la qualité, l’impact ou l’innovation ?

Instaurer une meilleure redistribution.
Les gains de productivité doivent bénéficier à ceux qui les rendent possibles. Des salaires plus justes et des conditions de travail humaines devraient être une évidence.

Réinvestir dans la formation .
Un salarié productif est souvent un salarié compétent. Investir dans les compétences, c’est garantir une productivité durable.

Redonner du sens.
La productivité doit servir un but plus grand que le simple profit. Elle devrait contribuer au bien-être collectif, à la réduction des inégalités et à la préservation de notre planète.

La productivité, un miroir de notre société

La productivité est un révélateur : elle reflète nos priorités et nos choix de société. Si nous la mettons au service d’un capitalisme sauvage, elle devient un outil d’asservissement. Si nous la lions à des valeurs humaines et à une vision à long terme, elle peut devenir un Graal. La balle est dans notre camp.
Alors, asservissement ou Graal suprême ? Peut-être un peu des deux. À nous de tracer le chemin pour qu’elle s’éloigne de l’exploitation et s’approche du progrès partagé . Car au final, si la productivité n’est qu’un moyen, le véritable Graal, lui, reste l’épanouissement humain.

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